Chapitre 30
Les moyens de prolongation, gériatriques ou autres, de l’existence des puissants constituent pour les espèces co-sentientes une menace analogue à celle historiquement posée par la domination d’une classe bureaucratique acharnée à se perpétuer. Dans l’un et l’autre cas, les prérogatives de l’immortalité sont assumées et chaque instant qui passe amène un peu plus de pouvoir, pouvoir auréolé d’un limbe quasi mystique : celui de l’intouchable Loi, du droit divin, de la destinée innée du chef.
Le pouvoir trop longtemps exercé dans un cadre restreint s’éloigne inévitablement des exigences d’une évolution à laquelle il ne peut s’adapter. Les dirigeants en place deviennent de plus en plus paranoïaques, soupçonneux de toute nouveauté dictée par l’adaptation créatrice au changement. Ils ne cherchent plus qu’à protéger peureusement leur pouvoir personnel et, pour éviter des risques imaginaires qui les terrorisent, mènent aveuglément leurs peuples à la destruction.
Manuel du BuSab.
— Très bien… je vais vous dire ce qui me tracasse, fit Ceylang. « C’est qu’il y a trop d’éléments, dans cette affaire, que je n’arrive pas à comprendre. » Elle se tenait assise dans une pièce circulaire, à quelques mètres d’Aritch, qui se laissait paresseusement flotter dans un petit bassin aux parois bleues. Sa tête, qui émergeait tout juste au-dessus du rebord, était presque à la même hauteur que celle de Ceylang. Une fois de plus, ils avaient travaillé très tard la veille. Elle comprenait bien les raisons de ce rythme forcené. Le temps pressait, c’était évident. Mais la coloration particulière de sa formation gowachin la maintenait dans un état d’irritation qui se traduisait par de multiples questions.
Tout ce qui se passait en ce moment était si contraire à l’esprit des Wreaves !
Elle lissa avec soin la robe qui drapait son corps élancé. Elle était à présent de couleur bleue, dernière étape avant le noir du légiste. Fort à propos, tout ce qui l’entourait était bleu : les murs, le sol, le plafond, le bassin où était Aritch.
Le Haut Magister hissa le menton à hauteur du rebord pour déclarer :
« Posez-moi des questions précises, si vous voulez que je vous éclaire. »
« Est-ce que McKie tiendra le rôle de défenseur ou de procureur ? Le simulateur… »
« Au diable le simulateur ! Il y a toutes les chances pour qu’il commette l’erreur de requérir contre nous. Vos propres facultés de raisonnement auraient dû… »
« Mais s’il ne le fait pas ? »
« Alors, le choix de la tribune de justice devient une question vitale. »
Ceylang changea de position au creux du canisiège, qui adopta immédiatement une forme plus confortable. Comme d’habitude, la réponse d’Aritch ne fit qu’accroître son sentiment d’inquiétude. Elle s’en ouvrit à lui.
« J’ai toujours l’étrange impression que vous voulez me faire tenir un rôle dont je n’aurai connaissance qu’au tout dernier moment. »
Aritch respira bruyamment par la bouche et s’aspergea la tête.
« Tout cela sera peut-être dépassé. Après-demain à la même heure, il y a des chance pour que Dosadi et McKie aient cessé définitivement de nous préoccuper. »
« Alors, je ne deviendrai jamais légiste ? »
« Oh ! vous le deviendrez, ne vous faites pas de souci. »
Elle l’observa attentivement, car elle le sentait ironique.
« Vous suivez une voie délicate, Haut Magister. »
« Certainement pas. Ma voie est large et directe. Vous savez très bien quelles sont les choses que je ne peux pas admettre. Je ne puis trahir la Loi ni mon peuple. »
« J’ai le même genre d’inhibitions. Mais cet arrangement dosadi… c’est si tentant. »
« Si dangereux ! Un Wreave accepterait-il d’émigrer dans un corps humain uniquement pour étudier la condition humaine ? Accepteriez-vous qu’un Humain s’introduise dans la société wreave de cette… »
« J’en connais qui seraient heureux de le faire. Il y a même des Gowachins qui… »
« Les occasions de se livrer à des abus sont innombrables. »
« Pourtant, vous dites que McKie est déjà plus gowachin qu’un véritable Gowachin. »
Les mains palmées d’Aritch agrippèrent le rebord du bassin, griffes sorties.
« Nous avons pris un gros risque en le formant pour cette tâche. »
« Plus gros que celui que vous prenez avec moi ? »
Aritch retira ses mains du rebord et la considéra sans ciller. « C’est donc cela qui vous tracasse. »
« Précisément. »
« Soyez raisonnable, Ceylang. Vous savez très bien que si j’essayais de pénétrer jusqu’au cœur du domaine wreave, vous m’arrêteriez bien vite. Nous avons les mêmes interdictions. »
« Et McKie ? »
« Il est sans doute allé déjà trop loin pour que nous puissions autoriser la continuation de son existence. »
« Je saisis votre mise en garde, Aritch. Mais je suis quand même curieuse de savoir pourquoi les Calibans n’ont pas pu empêcher… »
« Ils prétendent qu’ils ne comprennent pas le transfert de l’ego. Mais qui peut comprendre les Calibans, et à plus forte raison les influencer dans un domaine si délicat ? Même celui qui a créé le Mur de Dieu… »
« On dit que McKie comprend les Calibans. »
« Il le nie lui-même. »
Elle se frotta la poche maxillaire gauche avec l’une de ses mandibules préhensiles. Elle sentit au passage les nombreuses cicatrices qui indiquaient ses appartenances successives à de multiples triades. De famille en famille, la famille wreave était gigantesque. Mais tous étaient des Wreaves, au moins. Tandis que cet arrangement dosadi menaçait de dégénérer en une monstrueuse parodie de leur société. Pourtant…
« C’est tellement fascinant », murmura-t-elle.
« C’est justement cela qui est inquiétant. »
« Nous devrions prier pour la mort de Dosadi. »
« Peut-être. »
Elle sursauta.
« Qu’est-ce que… »
« L’arrangement ne s’éteindra pas forcément avec Dosadi. Notre contrat sacré vous assure que vous partirez d’ici avec cette information. Beaucoup de Gowachins sont au courant. »
« Ainsi que McKie. »
« La contagion se répand vite », fit Aritch. « N’oubliez pas cela, si nous en arrivons à la judicarène. »